Une usine, trois vies, une ville qui en porte encore la trace
Avant d'être un pôle dédié au cinéma d'animation, le site aujourd'hui appelé Ancienne Cartoucherie de Bourg-lès-Valence a connu deux existences industrielles bien distinctes. Selon la notice Wikipédia consacrée au site, l'industriel Noël Sanial y installe en 1855 une manufacture textile — soierie et impression cotonnière — qui emploie jusqu'à plusieurs centaines d'ouvriers avant de faire faillite en 1866, fragilisée par le déclin de la sériciculture et par la pénurie de coton liée à la guerre de Sécession américaine. L'État rachète ensuite le domaine en 1874 pour y installer une cartoucherie nationale, dans la logique de modernisation des arsenaux qui suit la défaite de 1870. L'usine fonctionne jusqu'en 1964. C'est cette seconde vie, celle des munitions, qui a le plus profondément marqué la mémoire ouvrière locale — et singulièrement la mémoire des femmes qui y ont travaillé.
Quand la guerre a fait entrer les femmes dans les ateliers
L'histoire des « cartouchières » de Bourg-lès-Valence commence véritablement avec la mobilisation d'août 1914. D'après le parcours mémoriel publié par L'Empreinte, portail patrimonial de Valence Romans Agglo, l'usine comptait environ 450 salariés avant guerre ; le départ des hommes au front oblige l'administration à recruter massivement de la main-d'œuvre féminine pour tenir la production. Les chiffres donnent la mesure de ce basculement : 623 femmes employées dès décembre 1914, plus de 1 300 en 1916, puis environ 2 500 en 1917, pour un effectif total qui aurait atteint jusqu'à 3 000, voire 4 000 personnes au plus fort du conflit selon les sources.
Ces ouvrières ne sont pas de simples exécutantes. La carte du patrimoine de la Drôme, portail documentaire du Département, détaille les gestes qu'elles exécutent : découpage, emboutissage, façonnage des balles, amorçage et chargement des douilles, contrôle qualité. Un travail technique, répétitif et dangereux, effectué selon L'Empreinte à raison de six jours par semaine et de journées de dix heures, souvent de nuit, payé à la pièce et à des salaires inférieurs à ceux des hommes pour un travail comparable. Les ateliers sont décrits comme bruyants, chargés en substances dangereuses, sans installations sanitaires adaptées à cette présence féminine massive et soudaine.
L'explosion de mai 1916 : le tribut payé par les cartouchières
Ce travail a eu un coût humain direct. Le 15 mai 1916 à 17h30, un court-circuit provoque une explosion suivie d'un incendie dans l'un des ateliers. Selon L'Empreinte, le bilan s'élève à sept morts, six femmes et un homme ; la carte du patrimoine de la Drôme, qui nomme plusieurs des victimes — Fanny-Louise Volozan, 50 ans, Marie-Joséphine Chovet, 56 ans, Jeanne-Marie Barjon, 21 ans, entre autres —, évoque un nombre de blessés graves et de décès échelonnés dans les jours suivants légèrement différent, signe que le bilan exact de la catastrophe reste, un siècle plus tard, difficile à fixer avec certitude d'une source à l'autre. Ce qui ne varie pas, en revanche, c'est l'ampleur de l'émotion locale : les obsèques de Jeanne-Marie Barjon auraient rassemblé environ 4 000 personnes. Une plaque commémorative est posée dès 1920, sans toutefois mentionner le nom de la cartoucherie elle-même, et seuls certains noms de victimes seront gravés sur le monument aux morts en 1921 — une mémoire fragmentaire, comme celle de tant d'ouvrières de la révolution industrielle française.
Ce que cette histoire laisse dans la ville aujourd'hui
Ce passé irrigue encore Bourg-lès-Valence, de deux manières différentes.
D'abord dans la pierre : plusieurs bâtiments de l'ancien site ont été inscrits à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques en février 2003, et la commune a engagé depuis la réhabilitation de cet ensemble industriel pour en faire un pôle dédié à l'image animée, aux côtés d'autres marqueurs patrimoniaux de la ville comme l'Église Saint-Pierre de Bourg-lès-Valence. Le sigle « VE », frappé sur les munitions produites pour Valence, rappelle d'ailleurs combien l'histoire industrielle de Bourg-lès-Valence est indissociable de celle de sa voisine, Valence (Drôme), avec laquelle elle a longtemps partagé bassin d'emploi et main-d'œuvre.
Ensuite dans la mémoire vivante : la Ville organise régulièrement des visites consacrées à cette histoire, comme celle intitulée « Découvrez les femmes à la cartoucherie », programmée le 8 mars 2024 à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, mettant en avant aussi bien les « petites mains agiles » de la manufacture Sanial au XIXe siècle que les cartouchières du XXe siècle. Un signe que cette page d'histoire industrielle et sociale continue d'être transmise, au-delà du seul cercle des historiens locaux.
Sur le plan socio-économique, la ville garde aujourd'hui le profil d'une commune ouvrière et populaire de l'agglomération valentinoise. Selon l'INSEE, Bourg-lès-Valence comptait 19 992 habitants en 2023, avec une population stable depuis 2017 (variation annuelle moyenne de 0,0 %) après une croissance plus soutenue entre 2012 et 2017. Les ouvriers y représentent encore 20,5 % des catégories socioprofessionnelles, et le taux de chômage au sens du recensement atteint 12,3 %, nettement supérieur à la moyenne nationale.
Bourg-lès-Valence en quelques chiffres
| Indicateur | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Femmes employées à la cartoucherie, déc. 1914 | 623 | L'Empreinte / Valence Romans Agglo |
| Femmes employées, 1917 | ~2 500 | L'Empreinte / Valence Romans Agglo |
| Classement monument historique | février 2003 | Wikipédia |
| Population de Bourg-lès-Valence, 2023 | 19 992 hab. | INSEE |
| Part des ouvriers dans la population active, 2023 | 20,5 % | INSEE |
| Taux de chômage (recensement), 2023 | 12,3 % | INSEE |
Prolonger la visite dans la ville
Pour qui s'arrête à Bourg-lès-Valence après avoir marché dans les anciens ateliers de la cartoucherie, la ville invite à d'autres respirations : une pause au bord de l'eau à l'Île-Parc Girodet, un parcours au Golf Club des Chanalets pour ceux qui veulent prolonger le séjour par une activité de plein air, ou un verre à The Bar à Vin en fin de journée pour clore la visite dans une ambiance plus légère. Autant de façons de tenir ensemble, le temps d'une escapade, la mémoire ouvrière d'une ville et son présent de destination de week-end en Drôme.
Une histoire qui résonne au-delà de Bourg-lès-Valence
Le récit des cartouchières n'est pas isolé : partout où l'industrie textile ou de l'armement a mobilisé massivement les femmes au tournant du XXe siècle, des villes françaises portent aujourd'hui la même question patrimoniale — comment raconter un travail longtemps resté silencieux. Des métropoles à l'histoire industrielle marquée comme Lyon avec la soierie, ou des villes portuaires comme Nantes et Bordeaux, ont engagé des démarches comparables de mise en valeur de ce patrimoine social. Bourg-lès-Valence, à son échelle, s'inscrit dans ce mouvement plus large de réappropriation de la mémoire ouvrière féminine par les territoires.