D'un rêve fouriériste à la faillite : la manufacture d'indiennes (1855-1866)
Tout commence en 1855 dans le quartier de Chony, à Bourg-lès-Valence. L'industriel Noël Sanial, marqué par les idées fouriéristes de son époque, fait construire sur un domaine de douze hectares un vaste ensemble industriel pensé comme un « palais de l'industrie » : imprimerie sur indiennes et filature de soie y cohabitent, employant jusqu'à 900 ouvriers selon les données rassemblées par le musée du Patrimoine de France. Le bâtiment principal, achevé en 1855, associe quatre niveaux et deux pavillons de cinq étages structurés par des colonnades de fonte — une architecture industrielle remarquable pour l'époque.
Mais l'aventure textile tourne court. Deux incendies, en 1858 puis en 1862, interrompent la production, et la crise de la soie conjuguée à la pénurie de coton liée à la guerre de Sécession américaine précipitent la faillite de Sanial dès 1866. Le site reste alors à l'abandon pendant près d'une décennie.
De la soie aux munitions : la cartoucherie nationale (1874-1964)
En 1874, l'État rachète les bâtiments pour y installer une cartoucherie nationale. Le site change alors radicalement de fonction et d'échelle. Avant 1914, il emploie environ 450 personnes ; l'effort de guerre porte ensuite ce chiffre à 3 000 salariés, en grande majorité des femmes, selon l'histoire retracée sur Wikipédia. Le pic est atteint pendant la Seconde Guerre mondiale, avec jusqu'à 4 000 employés, avant que l'armistice de 1940 ne réduise drastiquement l'activité et que le site ne devienne, selon les mêmes sources, un foyer de résistance sous l'Occupation.
La fabrication de munitions cesse définitivement en 1964, dans le contexte de la fin de la guerre d'Indochine. S'ensuit une période de reconversion industrielle discrète : la SOGEV, filiale de Thomson, puis la SOGEME investissent une partie des locaux pour des activités liées au vide technologique et au nucléaire, produisant notamment des composants pour IBM ou pour le cyclotron du CERN. Le dernier occupant industriel du site, l'entreprise Solystic, ne quittera les lieux qu'en 2020, en direction du parc d'activités de Rovaltain.
Un monument historique qui devient un pôle images (2003-2009)
Le tournant patrimonial intervient le 5 février 2003 : par arrêté préfectoral, la Cartoucherie est inscrite à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques. La protection porte notamment sur le bâtiment principal de 1855, sur la cheminée circulaire en brique de 30 mètres de haut à l'effet torsadé, sur la cour intérieure organisée autour d'un bassin d'origine et sur un bâtiment secondaire à façade de type SNCF datant de la période cartoucherie, d'après le dossier de classement consulté sur la carte du patrimoine de la Drôme.
La ville de Bourg-lès-Valence, propriétaire du site depuis son rachat en 1993, engage alors une réhabilitation d'ampleur. En 2009, l'ancienne friche industrielle rouvre sous le nom de Cour des Images : à l'initiative de Jacques-Rémy Girerd, fondateur du studio Folimage en quête de nouveaux locaux, plusieurs structures dédiées à la création, la production et la diffusion du cinéma d'animation s'installent dans les bâtiments réhabilités.
Un pôle image reconnu, prolongé par un parc public
Dix ans après l'ouverture de la Cour des Images, la municipalité complète le site par un espace vert public de plus de deux hectares, livré au printemps 2020 pour un budget de 3,5 millions d'euros financé en grande partie par l'agglomération Valence Romans Agglo, selon les informations relayées par ici (ex-France Bleu). Conçu par la paysagiste canadienne Karen England, ce parc relie le pôle culturel au centre-ville et vise explicitement les familles, avec des projections de films en plein air.
Aujourd'hui, environ 450 personnes travaillent sur le site — un chiffre à mettre en perspective avec les 3 000 ouvriers de la cartoucherie en 1914 — au sein d'un écosystème qui réunit le studio Folimage, le studio indépendant TeamTO et l'école européenne de cinéma d'animation La Poudrière, entre autres structures. Ce pôle fait de Bourg-lès-Valence, commune de 19 992 habitants selon le recensement INSEE de 2023, un pôle national de référence pour l'animation, aux côtés d'autres bassins créatifs comme celui de Lyon.
Chronologie et chiffres clés
| Période | Fonction du site | Repère chiffré sourcé |
|---|---|---|
| 1855-1866 | Manufacture d'indiennes et filature de soie | Jusqu'à 900 ouvriers (musée du Patrimoine) |
| 1874-1914 | Cartoucherie nationale, avant-guerre | Environ 450 employés |
| 1914-1918 | Cartoucherie nationale, effort de guerre | 3 000 employés, majoritairement des femmes |
| 1939-1945 | Cartoucherie nationale, pic d'activité | Jusqu'à 4 000 employés |
| 1964-2020 | Reconversion industrielle civile (SOGEV, SOGEME, Solystic) | Départ définitif de l'industrie en 2020 |
| 2003 | Classement au titre des monuments historiques | Arrêté préfectoral du 5 février 2003 |
| 2009 | Ouverture de la Cour des Images | Installation du pôle animation autour de Folimage |
| 2020 | Ouverture du parc public | Plus de 2 hectares, 3,5 M€ |
Ce site s'inscrit dans un tissu patrimonial local plus large : l'Église Saint-Pierre de Bourg-lès-Valence témoigne, à quelques rues de là, d'un autre pan de l'histoire de la commune, tandis que l'Île-Parc Girodet, sur les rives du Rhône voisines de Valence (Drôme), offre un contrepoint de nature à cette reconversion industrielle réussie. L'Ancienne Cartoucherie de Bourg-lès-Valence constitue ainsi, avec ses différentes strates d'usage, l'un des exemples les plus documentés de reconversion patrimoniale dans la région Auvergne-Rhône-Alpes.
Pourquoi ce site continue de faire parler de lui
L'intérêt de la Cartoucherie tient à la rareté de sa trajectoire : peu de sites industriels français cumulent une fonction textile, une fonction militaire d'ampleur nationale, un classement patrimonial officiel et une reconversion culturelle aboutie autour d'une filière d'excellence, celle du cinéma d'animation. Cette continuité entre mémoire ouvrière et création contemporaine explique pourquoi la commune continue de valoriser le site, notamment à l'occasion des Journées européennes du patrimoine, où des visites guidées permettent de parcourir le bâtiment principal et son parc.