La ville qui a un fleuve et ne le sait plus
Valence a un nom qui veut dire « eau ». Pas au sens figuré : selon la ville de Valence, le toponyme viendrait de racines celtiques évoquant un « lieu peuplé plein d'eau ». Et pourtant, quand on demande à un visiteur ce qu'il retient de la préfecture de la Drôme, il cite le Rhône, la vue sur le Vercors, la cathédrale Saint-Apollinaire de Valence ou la Maison des Têtes — jamais les canaux. Ce sont pourtant eux, invisibles pour beaucoup d'habitants, qui irriguent la ville depuis l'Antiquité.
Le réseau existe toujours, presque intact, sous les pieds ou au fond des jardins de la ville. C'est ce paradoxe — un patrimoine hydraulique majeur, discret jusqu'à l'invisibilité — qui fait de Valence une ville d'eau qu'on ne regarde plus.
Un réseau XXL, largement souterrain
D'après la ville de Valence et l'office de tourisme Valence Romans Tourisme, le système hydraulique valentinois totalise environ 40 kilomètres de canaux, dont 17 kilomètres circulent encore à ciel ouvert, bordés d'environ 10 hectares d'espaces verts. Ces eaux descendent naturellement du massif du Vercors, par ruissellement et fonte des neiges, complétées par des résurgences de nappe phréatique qui remontent sous pression et forment de nombreuses sources en ville.
Le réseau porte des noms qui sonnent comme une géographie oubliée : canal de Charran, Grande et Petite Marquise, Malcontents nord et sud, Flavie, du Thon, de l'Épervière. Chacun correspond à un quartier, une ancienne activité, une histoire de dérivation et de vannage.
| Indicateur | Donnée | Source |
|---|---|---|
| Longueur totale du réseau | 40 km | Ville de Valence |
| Longueur à ciel ouvert | 17 km | Ville de Valence / La Drôme Tourisme |
| Espaces verts associés | ~10 hectares | Valence Romans Tourisme |
| Population de Valence | 64 458 habitants (2023) | INSEE |
| Balade des canaux de l'Épervière | 6,3 km / 1h50 | La Drôme Tourisme |
| Balade des canaux de Châteauvert | 5,8 km / 1h45 | La Drôme Tourisme |
| Balade des canaux du Charran | 3,5 km / 45 min | La Drôme Tourisme |
| Label biodiversité de l'agglomération | Territoire Engagé pour la Nature (depuis octobre 2022) | Enviscope |
Des moulins romains aux marais du XIXe siècle
Les Romains auraient été les premiers à canaliser les eaux du Vercors pour alimenter l'antique Valentia, mais les premiers documents écrits attestant d'une gestion organisée des canaux datent du Moyen Âge. Les communautés religieuses installées en ville ont alors mis l'eau au travail : moulins à huile, à moutarde, à grain, puis irrigation des jardins et vergers grâce à un système complexe de dérivations et de vannes.
Le canal des Malcontents, à lui seul, a permis l'installation de roues hydrauliques et le développement de petites industries — scierie de marbre, fabrique de baryte, ateliers de métaux — selon les inventaires patrimoniaux locaux consultés. Une ville industrieuse s'est construite littéralement le long de l'eau, avant que la révolution industrielle ne change la donne.
Au XIXe siècle, l'histoire bascule : selon la ville de Valence, un entretien insuffisant provoque des débordements qui transforment des quartiers entiers en marécages. L'eau stagnante devient un problème sanitaire, les riverains se plaignent des maladies associées, et les autorités choisissent de couvrir une partie du réseau. C'est le début d'un long effacement : le patrimoine hydraulique disparaît sous les routes et les immeubles, section par section.
La reconquête discrète, depuis les années 1960
Le regard change à partir des années 1960, quand la richesse écologique des canaux commence à être reconnue. La ville de Valence documente aujourd'hui une véritable « ceinture verte et bleue » urbaine, où cohabitent truites brunes, libellules, crapauds accoucheurs et tritons palmés — une continuité écologique rare en plein tissu urbain d'une préfecture de plus de 64 000 habitants.
Cette reconquête s'inscrit dans une dynamique plus large : Valence Romans Agglo a obtenu en octobre 2022 le label « Territoire Engagé pour la Nature », décerné par l'Office français de la biodiversité, la classant parmi les toutes premières collectivités labellisées en Auvergne-Rhône-Alpes. L'agglomération y associe un atlas de la biodiversité, un programme de renaturation des cours d'eau et un projet baptisé « Marathon de la biodiversité », qui vise la création de 42 km de haies et 42 mares à l'horizon 2025, selon les données communiquées par l'agglomération.
Les canaux, longtemps considérés comme un problème d'hygiène publique, sont ainsi devenus un argument de nature en ville — sans pour autant devenir un réflexe touristique.
Trois balades pour changer de regard sur Valence
Contrairement à l'image d'une ville-étape entre Lyon et le sud, Valence propose, juste derrière ses façades, des itinéraires de promenade balisés le long des canaux, accessibles librement toute l'année selon La Drôme Tourisme :
- Les canaux de l'Épervière : 6,3 km, environ 1h50 de marche, dans le sud de la ville.
- Les canaux de Châteauvert : 5,8 km, environ 1h45, praticable en famille.
- Les canaux du Charran : 3,5 km, environ 45 minutes, la plus courte des trois boucles.
Ces itinéraires croisent souvent, sans le savoir, d'autres repères de la ville : le Parc Jouvet et son Kiosque Peynet, halte classique des promenades valentinoises en bord de Rhône, ne sont qu'à quelques minutes à pied des premiers tracés de canaux vers le centre historique. De quoi enchaîner, dans la même sortie, un détour par le Musée de Valence, art et archéologie et une pause dans l'un des cafés du centre, comme le Café Victor Hugo, avant de bifurquer vers l'eau discrète des quartiers résidentiels.
Valence face aux autres villes d'eau françaises
Le paradoxe valentinois prend tout son sens en comparaison. Annecy a fait de son lac et de ses canaux un argument touristique central, identifiable dès la première carte postale. Strasbourg a transformé ses canaux et son quartier de la Petite France en atout patrimonial mondialement reconnu. Lyon met en scène sa confluence Rhône-Saône comme un totem urbain.
Valence, elle, possède un réseau hydraulique comparable en ancienneté et en richesse écologique, mais l'a largement enterré sous sa propre croissance urbaine au XIXe siècle — et ne l'a jamais vraiment remis en scène dans son image de ville. Le patrimoine est documenté, entretenu, arpentable, mais il reste un secret de proximité plutôt qu'un totem : ni caché, ni montré, simplement là, sous le regard de ceux qui ne le cherchent pas.
Ce que ça change pour un visiteur
Pour qui prépare un passage à Valence, le message est simple : le centre historique et ses incontournables — cathédrale, Maison des Têtes, musées — ne racontent qu'une moitié de la ville. L'autre moitié se parcourt à pied, le long de canaux vieux de plusieurs siècles, dans des quartiers que la plupart des guides ne mentionnent qu'en note de bas de page. C'est un récit de ville à contre-courant des attentes : pas de grand geste architectural, mais une eau de travail devenue, sans le vouloir, un refuge de biodiversité en cœur d'agglomération.