Trois ans pour transformer une ville
En février 1968, Grenoble accueille les Xes Jeux olympiques d'hiver : 1 158 athlètes venus de 37 nations s'affrontent pendant treize jours, du 6 au 18 février, sous les yeux du général de Gaulle qui prononce l'ouverture devant 70 000 spectateurs, selon les données rassemblées par Wikipédia. Mais le vrai chantier commence bien avant la flamme : entre l'été 1965 et fin 1967, la ville construit dans l'urgence un stade de glace pouvant accueillir 12 000 spectateurs, un anneau de vitesse, un village olympique logeant plus de 8 000 personnes et un centre de presse, comme le rappelle l'article que Place Gre'net a consacré à l'exposition du Musée dauphinois sur ces Jeux.
Le contraste est saisissant. D'après Lyon Capitale, les infrastructures d'avant-guerre correspondaient aux besoins d'une ville de 80 000 habitants, alors que Grenoble, portée par une croissance démographique de 42,2 % entre 1945 et 1962, devait déjà répondre aux usages de près de 300 000 habitants. Les Jeux servent d'accélérateur : nouvel aéroport de Saint-Geoirs converti depuis une base militaire, gare déplacée, rocade sud, grands boulevards et milliers de logements sortent de terre en quelques mois. Paris Match ira jusqu'à titrer, dans son numéro spécial de février 1968, que Grenoble était devenue « la première ville française du XXIe siècle ».
Le parc Paul-Mistral, musée à ciel ouvert
C'est aujourd'hui le site le plus lisible de cet héritage. Le stade olympique d'ouverture a disparu, mais sa vasque - 550 kilos, quatre mètres de diamètre selon mesinfos.fr - a été déplacée dans le parc Paul-Mistral, où elle fait désormais office de fontaine. Le mât porte-drapeau, lui, a migré vers un rond-point proche d'Alpexpo. Le palais de glace, avec ses voiles de béton alors considérées comme une prouesse technique, est devenu le Palais des sports ; l'ancienne gare routière et le centre de presse construits en neuf mois par l'architecte Jean Prouvé forment aujourd'hui le palais des expositions Alpexpo, précise Lyon Capitale. Le Conservatoire Observatoire Laboratoire des Jeux Olympiques de Grenoble (COLJOG), qui porte la valorisation de ce patrimoine, propose depuis quelques années un jeu de piste dans le parc pour faire découvrir ces vestiges sportifs, culturels et urbains.
Quelques repères chiffrés de l'héritage olympique, selon les sources citées dans cet article :
| Élément | Donnée | Source |
|---|---|---|
| Athlètes accueillis | 1 158, venus de 37 nations | Wikipédia |
| Capacité du village olympique | plus de 8 000 personnes logées | Wikipédia |
| Coût total des Jeux (1968) | environ 1,1 milliard de francs | ICI / Place Gre'net |
| Part financée par l'État | environ 80 % | ICI |
| Équivalent 2016 du coût total | environ 1,5 milliard d'euros | Place Gre'net |
| Médailles françaises | 9 (record français de l'époque) | Wikipédia |
Une ville qui change aussi de visage culturel
Les Jeux ne laissent pas qu'un patrimoine sportif. En marge de la compétition, André Malraux, alors ministre de la Culture, inaugure la Maison de la culture (aujourd'hui MC2) dessinée par André Wogenscky, ainsi que le Musée dauphinois, installé sur les contreforts de la colline de la Bastille, rapporte Grenoble Patrimoine. Le Conservatoire de musique complète ce triptyque culturel financé dans la foulée olympique. C'est précisément ce musée qui a rouvert le dossier 1968 pour son cinquantenaire : de février 2018 à janvier 2019, son exposition « Grenoble 1968, les Jeux olympiques qui ont changé l'Isère » a détaillé, archives à l'appui, comment treize jours de compétition ont pesé sur des décennies d'urbanisme, selon Place Gre'net.
L'urbanisme grenoblois de l'après-guerre porte aussi la marque du quartier de la Villeneuve, engagé dans la continuité de l'élan olympique avec le parc Jean-Verlhac dessiné par le paysagiste Michel Corajoud, ou de l'actuel hôtel de ville signé Maurice Novarina en bordure du parc Paul-Mistral - autant de jalons recensés par Grenoble Patrimoine dans son inventaire du patrimoine « olympisme et avant-gardes ».
Combien ont coûté les Jeux, et qui a remboursé
Le chiffre a longtemps fait débat localement : 1,1 milliard de francs de l'époque, dont 80 % pris en charge par l'État et 20 % par la collectivité, qui a dû emprunter sur vingt-cinq ans, détaille ICI. Le maire de l'époque, Hubert Dubedout, reconnaissait avoir augmenté la fiscalité locale de 230 % dès ses deux premières années de mandat pour absorber la part communale. Aujourd'hui, la dette est éteinte depuis longtemps et la ville n'assume plus que l'entretien des équipements hérités, selon la même source. L'actuel maire Éric Piolle s'est depuis prononcé contre l'organisation de futurs Jeux d'hiver, plaidant pour l'usage des stations existantes plutôt que pour de nouvelles infrastructures.
Le débat sur le coût réel des grands événements sportifs dépasse d'ailleurs largement Grenoble : la candidature d'Annecy aux Jeux d'hiver de 2018, écartée dès le premier tour du vote du CIO à Durban le 6 juillet 2011 avec seulement 7 voix sur 95 face aux 63 voix de Pyeongchang, avait notamment buté sur un budget de candidature jugé trop faible face à ses concurrentes, selon les résultats consignés par Wikipédia.
Visiter l'héritage 1968 aujourd'hui
Pour qui veut lire cette histoire dans la pierre, la visite commence naturellement au parc Paul-Mistral et à sa vasque-fontaine, se prolonge du côté du Musée dauphinois pour le contexte historique, et peut se compléter par un détour au Musée de Grenoble ou au Musée de la Résistance et de la Déportation de l'Isère pour élargir le regard sur le XXe siècle de la ville. Le funiculaire qui grimpe vers le Fort de la Bastille offre, en contrebas, une vue d'ensemble sur ce damier urbain né des Jeux, tandis qu'une pause dans le Jardin de Ville de Grenoble ou un passage devant le Palais du Parlement du Dauphiné rappellent que Grenoble ne se résume pas à février 1968. Les voyageurs qui logent en centre-ville, que ce soit du côté de l'Hôtel d'Angleterre Grenoble Hyper-Centre ou de l'Hôtel Europole, sont d'ailleurs à quelques minutes de marche de la plupart de ces repères.
Ce que 1968 dit des Jeux d'aujourd'hui
À l'heure où la France a de nouveau accueilli les Jeux olympiques avec Paris 2024, le cas grenoblois reste souvent cité comme l'exemple d'un événement sportif qui a durablement façonné une ville moyenne plutôt qu'une capitale. C'est cette dimension - urbanisme, culture, image internationale - que le COLJOG met en avant dans ses actions de médiation, bien plus que le seul palmarès sportif de ces Jeux, qui reste pourtant le meilleur total olympique français de l'époque avec neuf médailles, portées notamment par les trois titres en ski alpin de Jean-Claude Killy.